Charles Brogniez (Arrestation de Monsieur)

Arrestation de Monsieur Brogniez

présenté par Jacques METTENS

 

Voici la description, également tirée du livre de M. Alfred LEMAIRE, de l’arrestation de Charles BROGNIEZ.
A Fontaine-l’Evêque, la limousine s’arrêta face à l’immeuble occupé par le commissaire de police.
Tous les occupants descendirent de voiture et Debie sonna à la porte d’entrée.
Une femme vint à la fenêtre de l’étage et à sa vue, les Bruxellois crièrent, en langue allemande, qu’ils étaient de la police allemande.
Madame Chartes Brogniez raconte les circonstances de l’arrestation de son mari.
Vers une heure et demie du matin, les rexistes apparurent en auto : ils étaient au moins quatre, dont un en uniforme allemand.
La maison, située rue Paul Pastur, n° 51, est attenante à l’école communale : celle-ci, légèrement en retrait par rapport
à la rue, est clôturée par un grillage, et c’est par là qu’il faut passer pour atteindre notre porte.
Sans se tromper, les rexistes y vinrent sonner.
Je me levai et regardai par la fenêtre, j’allai avertir mon mari : « Ce sont les Allemands.»
A son tour, il alla voir, et l’on sonna une seconde fois.
Ils criaient : « ouvrez, ouvrez ! » et un mot allemand qui ressemblait à Wehrmacht.
Mon mari rentra dans sa chambre et dit qu’il se sauvait.
Je partis avec lui.
Nous descendîmes et sortîmes par la cour de l’école.
Les visiteurs entendirent ouvrir l’issue donnant sur la cour et enfoncèrent la porte de la maison.
Ils entrèrent dans le corridor.
Un seul nous suivit.
Nous nous étions éclairés avec une lampe de mineur.
Pendant ce temps, faisant lumière pleine dans toutes les pièces, ils fouillèrent le rez-de-chaussée.
Nous traversâmes la cour et pénétrâmes dans l’école gardienne et de là, dans le préau.
Comme la lumière brillait dans la cour, c’était sans doute les torches des visiteurs qui rayonnaient, nous crûmes
qu’il y avait quelqu’un à cet endroit et nous revînmes sur nos pas, dans l’école, là, nous nous cachâmes chacun
dans un coin.
Un homme arriva immédiatement et cria « Haut les mains ! »
Sans s’occuper de moi, il demanda à mon mari pourquoi il se cachait.
Je ne me rappelle plus la conversation très courte qui s’échangea entre les deux.
Ils rentrèrent dans la maison et je les suivis de près.
Un civil me fit asseoir dans le bureau de mon fils Charles, et me rendit ma carte d’identité, qu’il avait trouvée
dans ma sacoche en perquisitionnant.
Quant à mon mari, ils pénétrèrent avec lui dans la salle à manger et exigèrent ses pièces d’identité.
II leur dit alors : « Vous allez au moins me laisser m’habiller. »
Ils ne répondirent pas et ne voulurent pas d’abord l’autoriser à se vêtir.
Il n’avait que sa chemise de nuit, un gilet de laine, ses chaussettes et des pantoufles.
En me faisant ses adieux, il me dit : « je ne reviendrai plus. »
Nous n’échangeâmes que peu de mots.
Pendant qu’il s’habillait, je dis à ces hommes qu’il était malade depuis plusieurs années, et n’était pas complètement remis.
Ils ne firent même pas semblant de m’écouter.
Ils partirent sans tarder : la scène avait duré en tout vingt minutes.
De là, les tueurs de Rex filèrent vers Courcelles et selon les instructions de Lambinon, transportèrent le prisonnier
à proximité du lieu où Englebin et sa famille avaient trouvé la mort.
Parvenus à cet endroit, ils furent arrêtés par deux sentinelles, armées de mitraillettes et ivres de boisson.
Debie, seul, sortit de la voiture.
Il parla aux deux individus et il fit descendre M. Le Commissaire Brogniez, qu’il accompagna à pied jusqu’au seuil
de la maison Hublou.
Ernest Struyf qui, en sa qualité de membre du « personnel d’installation », mettait la maison Hublou en ordre, raconte
un intéressant détail : « Quelques temps après notre arrivée, une première personne fut amenée.
Il s’agissait d’un homme assez âgé, grand et de forte corpulence.
En passant, il s’adressa à De Maeyer pour lui dire : « je vous ai connu à Fontaine-l’Evêque comme chef de district,
et je ne vous ai jamais fait de tort.
De Maeyer se borna à répondre évasivement : « Passez de l’autre côté. M. Brogniez car c’était bien lui, se dirigea
vers la cave.
Il y fut descendu par Bodson.
Debie reparut peu de temps après et la limousine, faisant demi-tour, prit la route de Monceau-sur-Sambre, pour arrêter
M. Pierson. »
On reste perplexe devant la désignation de M. Brogniez comme otage dans cette affaire.
Il était sans aucun doute connu comme patriote et anglophile et les collaborateurs lui avaient imposé sa démission
pour limite d’âge.
Il ne peut donc avoir figuré sur les listes fatales que sur dénonciation.
Produisons, pour finir, l’intéressante déclaration de M. Marius Gusbin, domicilié à cette époque, à Fontaine-l’Evêque,
rue Paul Pastur, n°49.
Le jeudi 17 août, ainsi s’exprime M. Gusbin, vers six heures du soir, M. et Mme Brogniez, assis sur le pas de leur porte, nous annonçaient qu’Englebin, bourgmestre du Grand Charleroi, avait été assassiné.
Monsieur Brogniez dans le courant de l’après-midi, avait appris la nouvelle en cours de route.
Nous commentons l’incident, et je lui demande s’il ne serait pas prudent de prendre des dispositions en vue des sanctions éventuelles.
M. Brogniez me répond : « N’étant plus en fonction, je ne me sens plus visé.» et Mme Brogniez fêtaient ce jour-là
le 37ème anniversaire de leur mariage.
A cette occasion, ils nous invitent à jouer une partie de cartes. Vers huit heures, nous nous rendons chez eux, et passons ensemble une agréable soirée.
Pendant trois heures, nous jouons à quatre, M. et Mme Brogniez, ma femme et moi.
Il me souvient d’avoir voulu reparler, au cours de la soirée, de l’incident de l’après-midi : la mort d’Englebin.
Peut-être aurions-nous envisagé la situation et pris des dispositions ; mais M. le Commissaire, tout à son jeu, me dit :
« joue-t-on aux cartes ou bavarde-t-on ? »
On décide de jouer.
A onze heures, nous rentrons chez nous.
Vers une heure et quart du matin, nous sommes réveillés par des claquements de portières et le bruit de pas sur notre trottoir.
La fenêtre de notre chambre à coucher était grande ouverte.
Vite, je cours à la fenêtre et vois une grosse limousine, tous feux allumés, arrêtée devant la grille d’entrée de l’école,
les phares dirigés vers le Pétria.
A ce moment, j’entends sonner chez le Commissaire.
Je comprends, et décide de prendre mes dispositions pour me soustraire à ces individus.
De la fenêtre d’une de nos chambres, située face à la maison de M. Brogniez, je vois qu’on ouvre en haut chez nos voisins : ce doit être Mme Brogniez qui parle aux visiteurs.
Un moment se passe.
Tout à coup nous entendons un bruit épouvantable, vitres cassées … que sais-je ?
Ce sont ces hommes qui enfoncent la porte, et c’est la boîte aux lettres qui, en tombant, fait tout ce fracas, car la vitre
est brisée.
Quelque temps après, de la fenêtre de la chambre de derrière, j’aperçois de la lumière dans la cour de l’école gardienne
et le réfectoire de l’école.
De plus, des faisceaux lumineux jaillissent du grillage de la rue Paul Pastur et sont dirigés dans la cour de l’école.
Ma femme s’affole ; je ne puis m’en aller.
Je reviens dans la chambre face à la maison Brogniez, et je vois apparaître la haute silhouette de M. Brogniez, encadrée de deux de ces individus, plus petits que lui.
Sur la porte, Mme Brogniez sanglote et crie : « Au revoir, Papa ! ».
Bientôt, l’auto, tourne sur place et file vers l’église.
Nous descendons bien vite et nous rendons chez Mme Brogniez, que nous trouvons affalée, dans son corridor.
Ma femme passe le reste de la nuit près d’elle.
Quant à moi, je répare grosso modo la porte, pour qu’on puisse la fermer.
Entretemps, Mme Brogniez nous raconte tout le détail.
Vers sept heures du matin, je partis à bicyclette prévenir M.Charles Brogniez, fils, qui se tenait caché depuis tout un temps à Barbençon, à l’hôtel « Ma Témaine » et était occupé à la ferme de la « Machine ».
Nous rentrâmes vers deux heures de l’après-midi. »
Signalons que chaque année depuis la Libération, l’administration communale de Courcelles organise le 18 août
une cérémonie d’hommage aux malheureuses victimes de la barbarie rexiste dans la côte du Rognac, où un monument
a d’ailleurs été érigé.
A la mémoire de Chartes BROGNIEZ, une couronne de fleurs y était déposée par les autorités représentant la Ville
de Fontaine-l’Evêque.

Ref : Alfred Lemaire S.J.,
Le crime du 18 août 1944 dans la région de Charleroi.
Editeur : Imprimerie-Maison d’Edition S C,
42 Rue de Villers : – 1 Rue Saint-Marceau
Couillet (Belgique).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait revue N° 24

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