Combat de Leernes

 

Combat de Leernes
le 22 ao
ût 1914

par Alain ARCQ

 

26 juin 1794 – 22 août 1914, près de cent vingt ans séparent ces deux dates, dates des combats qui eurent Leernes comme champ de bataille.
Et pourtant, à quelques mètres près, ce sont les mêmes champs et prairies qui virent couler ce sang français, allemand,
hollandais et autrichien.
Ce plateau de Leernes ou de l’Espinette constituait donc un endroit idéal pour l’observation et une plate-forme défensive
de premier ordre.

Les faits militaires

Le vendredi 21 août, le 28 ème R.I. comporte encore 61 officiers et 3116 hommes sur les 3133 en date du 6 août.
Ces pertes sont les suites de blessures légères et/ou de maladies. Le régiment n’a pas encore été engagé.
Ce vendredi, le régiment entier (1 er, 2 ème et 3 ème Bataillon) fait mouvement de Jamioulx à Marchienne-au-Pont
et Fontaine-l’Evêque.
A Fontaine, le Colonel reçoit l’ordre de porter un bataillon à Souvret, un à Chapelle-lez-Herlaimont et le troisième
à Courcelles.
Les troupes y arrivent le 22 vers 01h00.
Leur mission de couverture pour les 1ère, 3 ème et 5 ème Divisions de Cavalerie (général Sordet) qui devaient se rendre
à Merbes-le-Château étant terminée, les trois bataillons se mettent en route vers Fontaine.
Vers trois heures du matin, le régiment se scinde en deux, deux bataillons (le 1er et le 2ème) se dirigent sur Anderlues
tandis que le 3 ème va s’installer à Leernes.
Il se retrouve ainsi complètement isolé du dispositif français.

Le bataillon a malgré tout reçu un appui d’artillerie dont la batterie s’installe sur le plateau de la Plagne d’où la route
de Charleroi à Mons, dans la vallée de l’Ernelle, est bien visible.
Afin de couvrir l’entièreté du secteur et de permettre le tir direct, les artilleurs doivent couper et scier les pommiers
qui les gênent.
Chaque homme d’infanterie a 96 cartouches pour approvisionner son fusil Lebel.
Le 3 ème bataillon du 28 ème R.I. a reçu pour mission de couvrir les ponts sur la Sambre de Landelies et d’Aulne.
Pour se faire, le Commandant Dutrut, officier commandant le bataillon, a scindé ses forces de la manière suivante :
« Deux compagnies et une section de mitrailleuses en première ligne (9 ème, 11 ème et 3 ème S.M.) au Nord du village,
les 2 autres
 en réserve, sur une ligne parallèle, au Sud. » (1)
Les deux autres compagnies, mises en réserve, sont les 10 ème (10) et 12 ème.
Il faut préciser également qu’une section de mitrailleuses se compose de deux pièces et de leurs servants ;
cette section étant commandée par un officier, généralement un Lieutenant.
Le régiment dispose de trois sections de mitrailleuses (S.M.) qu’il peut utiliser groupées ou détachées en sous-unités.
Ses sections sont indissociables car les mitrailleuses doivent toujours pouvoir se couvrir mutuellement par le feu.
Une quarantaine de soldats (3) se sont installés dans le fossé, sur le bord du chemin qui sépare Leernes et Fontaine,
dans la direction du lieu-dit Paradis.
Le fossé les dissimule entièrement, et dans cette position, ils ont un champ de tir parfait sur la route en direction
de Charleroi.
Le reste des deux compagnies occupait une ligne allant du cimetière de Leernes jusqu’à la ferme de l’Espinette.
« Le long de cette ligne, chaque soldat s’était creusé un trou, et, devant ce trou, avait placé deux ou trois bottes de paille
(les récoltes venaient d’être fauchées) ».(3)(4)
Vers midi (1), les combats commencent dans la direction d’Anderlues, pour l’instant, à Fontaine et Leernes tout est calme.
Les soldats français doivent certainement regarder les fumées des maisons de la route de Trazegnies,
à Monceau-sur-Sambre, auxquelles les Allemands ont mis le feu dès neuf heures du matin (3).
Bientôt deux uhlans prussiens apparurent en reconnaissance dans la direction du bois de Hameau.
Aussitôt, les armes françaises se mettent à crépiter et l’un deux s’effondre alors que le second tourne bride et s’enfonce
dans le bois. (3)(4)
Le Commandant Dutrut qui remerciait monsieur Depercenaire, fermier de l’Espinette qui avait ravitaillé les Français
en eau et en nourriture, décide de changer son dispositif.
Ces faits se déroulent également vers midi. (1)(3)
La ligne française va alors pivoter sur elle-même.
La gauche restant au cimetière, la ligne pivote alors en avançant vers la ferme de monsieur Durieux, appelée aujourd’hui ferme du monument.
Mais à ce moment, les premiers fantassins ennemis apparaissent et ouvrent immédiatement le feu sur les soldats
au pantalon rouge.
Les ennemis viennent de Goutroux par les fonds de la Faillejotte et du bois de Hameau.
Il s’agit du 15 ème Régiment d’Infanterie de réserve. En fonction des découvertes faites durant les fouilles,
le 79 ème Régiment d’Infanterie était également présent (11).
Les premiers attaqués sont les hommes des compagnies de réserve (1).
Elles « faisaient face aussitôt à la nouvelle direction, et résistaient avec énergie, malgré des pertes énormes ; mais
vers 14 heures les forces ennemies augmentant sans cesse, la situation devenait critique.

Les 11 ème, 9 ème et 3 ème S.M. n’étant pas directement attaquées, quittaient alors leur position pour renforcer les 10 ème
et 12
ème compagnies et, vers 15 heures la 9 ème Compagnie prononçait une contre attaque qui permettait au bataillon
de se dégager. »
(1)
Les Allemands s’avancent en masse par le chemin qui , alors creux et non nivelé comme aujourd’hui, passe entre
les deux carrières.
Le soldat Rigal du 28 ème dira quelques jours plus tard : « Le chemin creux qui sépare les deux carrières était rempli
de soldats allemands abattus, leurs compagnons se servant de cet abri pour nous contourner.
Nous tirions sur tout ce qui bougeait et le chemin était comblé… »
C’est sur ce point situé à l’extrême droite française, que le Commandant Dutrut fut mortellement atteint de trois balles dont une devait lui briser l’échine dorsale.
Ses soldats le mirent plus ou moins à l’abri dans un renfoncement de la prairie en attendant son évacuation
vers l’ambulance où il devait décéder, quatorze jours plus tard
« en donnant l’exemple d’une courageuse sérénité » (3).
En effectuant leur mouvement, les soldats français avaient quitté leurs abris, bien préparés.
Ils doivent trouver maintenant des abris de fortune car l’ennemi ne leur laisse pas le temps de préparer de nouvelles
positions.
Ici, nous disposons de témoignages contradictoires au sujet des mitrailleuses, le docteur Hautain dit « sans mitrailleuses »
et pourtant, les soldats signalent leur présence et surtout, leur utilisation.
Pour ma part, elles sont intervenues dans le combat et leurs servants firent preuve d’autant de courage que les fusiliers.
Le soldat Loridon (5) nous dit :

« Enfin une surprise, voici nos mitrailleuses,
Avec leur chef Judet, brave et d’humeur joyeuse,
On ne le verra plus ce brave lieutenant,
Tombé le premier, mort en brave combattant.
Les deux jolis bijoux prennent place et la danse,
Avec leur crépitement de plus beau recommence. »

Si nous prenons l’Historique (2), nous y trouvons :
« Le Lieutenant Judé, commandant une section de mitrailleuses, ses chefs de pièce et tireurs étant hors de combat,
se met lui-même à une pièce et continue le feu, quoique blessé une première fois, jusqu’à ce qu’il tombe
mortellement atteint !… »
Leur intervention ralentit certainement l’avance ennemie.
A cette époque, comme deux ans plus tard dans les plaines de Verdun « la cracheuse » est crainte par ceux qui sont
en face d’elle.
Le nombre de balles ne pardonne pas et il y en a toujours bien une qui trouve sa cible.
Mais le soldat français est tenace et courageux.
A Leernes, les exemples ne manquent pas. « Un jeune caporal, (Ndlr : près de la ferme Durieux) tapi derrière
des fagots et qui fut relevé, mort, la main encore crispée sur la gâchette du fusil, et qui, pendant trois heures,
ne cessa de viser avec soin, de tirer avec calme et précision, jusqu’à ce qu’enfin il fut tué par des soldats allemands
débordant de toutes parts »
(3).
Ou encore « le soldat Prestot de la 12 ème compagnie, tireur émérite (à qui ses camarades blessés, couchés dans le fossé
de la route, passent des armes toutes chargées), tombe après avoir abattu des dizaines d’adversaires ; 80 douilles
de cartouches sont comptées auprès de son cadavre… »
(2)
Le docteur Hautain nous dit deux heures, mais je pense que c’est vers trois heures de l’après-midi, tournés en force
sur leur droite, les braves Français n’ont d’autre solution que de reculer vers le village.
La 9 ème compagnie mène une contre attaque sous les ordres du Commandant Hislaire (6) ; elle permet au Bataillon
de se dégager (1)(3)(4).
72 des siens resteront à jamais sur le plateau de l’Espinette.
La situation du régiment en date du 23 août mentionne la présence « de 41 officiers et 2836 hommes.
A cette date, le 1
er Bataillon est à Lobbes et les 2 ème et 3 ème à Fontaine-Valmont » (1).
Le régiment avait perdu 20 de ses officiers et 280 de ses hommes.
Ce fut la Croix Rouge allemande qui occupa en premier le terrain du combat.
Les brancardiers teutons restèrent seuls jusqu’à cinq heures du soir et, débordés par le nombre des victimes,
ils permirent alors aux brancardiers belges de faire leur héroïque travail.
C’est ainsi que le premier blessé français à atteindre l’ambulance de Fontaine fut un nommé Duchesne Edmond
(qui guérit fort bien par la suite).
Pour ne pas commettre d’erreur, nous devons préciser que la ferme de l’Espinette était occupée par monsieur
Depercenaire et la ferme dite aujourd’hui « du monument » par la famille Beaudoux.
Cette ferme marquait l’extrême droite du dispositif français.
Comme ambulance, il y en avait une, que l’on pourrait appeler aujourd’hui « avancée » à Leernes, au domicile
du Docteur Hautain et l’ambulance de la Croix-Rouge N°1284 située à l’Ecole communale des filles, rue de l’Enseignement.
Ces locaux hébergèrent 27 blessés allemands et 91 français. « Sur quinze Français qui moururent à l’ambulance,
sept avaient reçu une balle dans la cavité crânienne. »
(3) le huitième fut le Commandant Dutrut, dont la colonne vertébrale avait été brisée par une balle et la poitrine percée en deux autres endroits.
Les Allemands avaient laissé sur le champ de bataille leurs blessés dont ils ne pouvaient s’occuper ainsi que tous
les blessés français.
Le docteur fit porter les blessés nécessitant de plus importantes opérations à l’hôpital où un Allemand fut amputé,
sept Français subirent de graves opérations et trois succombèrent à la gravité de leurs blessures.

Voici les noms de quelques blessés qui survécurent.

Lieutenant DELLOYE
Soldat LOUIS
Soldat DUCHESNE Edmond (10)
Soldat ALLIBERT Henri
Soldat LEVRARD Maurice
Soldat VAUTRIN Maurice (7)
Soldat COCHELIN (7)
Soldat SUAUD Georges (8)
Soldat TERRIEN Louis (9)
Soldat RABET Marcle (10)

Les blessés qui moururent à l’ambulance ou à l’hôpital furent enterrés au cimetière de Fontaine-l’Evêque d’où
ils furent exhumés pour être translatés au cimetière de Collarmont en 1917.
Le 23 août, il restait 72 soldats français et 16 allemands couchés à jamais dans les champs de Leernes.
Les Allemands avaient évacués les autres cadavres ou simplement brûlés ces derniers dans les meules et certaines
granges.
Déjà ils jouaient sur l’aspect psychologique de leur victoire.
Ne pas montrer ses morts aux populations locales, ne montrer que l’écrasement de l’ennemi français.
Le mardi 25 août, le bourgmestre de Leernes reçut l’ordre de l’autorité allemande d’inhumer les soldats morts.
Une équipe d’ouvriers de Landelies et une de Leernes creusèrent une longue fosse, large de deux mètres et profonde
de deux également.
Le bourgmestre de Landelies, monsieur Hector Bouton s’occupa de récupérer les effets personnels des morts se trouvant
sur son territoire pendant que celui de Leernes procédait de même de son côté de la route.
Après la guerre, ces témoignages furent rendus par les deux élus au Ministère Français des successions militaires.
« Les corps des soldats furent couchés, côte à côte, au fond de la triste demeure qu’on leur croyait pour toujours destinée.
Afin de protéger les pauvres visages contre le contact immédiat de la glaise, ce visage fut couvert par le képi du mort.
Ainsi, 24 morts français furent d’abord alignés ; les 48 autres furent déposés en deux lits successifs recouvrant
le premier, côte à côte à l’extrémité de la fosse orientée au midi. Un intervalle de deux mètres fut laissé entre
les morts français et les morts allemands.
La fosse ayant été fermée, la section française ne mesura qu’un peu plus du double de la longueur de la section
allemande… ».
(3)

Epilogue

Les soldats de Leernes furent déterrés en 1915 pour être transférés sur ordre des autorités allemandes, sur le cimetière
de Gozée et, en 1923, le Gouvernement français décida de rassembler les dépouilles mortelles au cimetière militaire
français d’Aiseau.
C’est un ancien combattant de 1940 qui les garde aujourd’hui, son nom : Paul-Omer Le Couvreur.
Devant le cimetière de Leernes, trône la croix de pierre qui indiquait l’endroit de la fosse des combattants de Leernes
au cimetière de Gozée.
Elle fut offerte par madame Champetier de Ribes, qui avait perdu ses deux fils au service de la France, l’un à Verdun,
l’autre à Leernes.

Le monument français

Le monument que nous connaissons aujourd’hui se trouve à l’endroit où furent enterrés, pour la première fois,
tous ces héros morts pour leur Patrie, mais aussi pour notre Liberté. Il fut inauguré le 22 août 1921.
Aujourd’hui, bien peu de regards se portent encore sur ce monument.
Rares sont nos concitoyens qui savent ce qui c’est passé sur ces terres, si fertiles et si belles. Beaucoup d’habitants
de la cité seraient étonnés de savoir que sous leurs pieds, le sang a coulé pour qu’ils puissent vivre en paix et en pleine
liberté dans ce début du troisième millénaire.
Désormais, en passant à côté de cette croix, vous ne pourrez plus dire « je ne savais pas » et, quelles que soient
vos convictions, ce sera une manière de leur rendre hommage et de les faire revivre.

Sources

(1) Journal des marches et opérations du 28 ème Régiment d’Infanterie. Service Historique de l’Armée de Terre (S.H.A.T.) Cote 26 N 603.
(2) Historique du 28e Régiment d’Infanterie. Service Historique de l’Armée de Terre (S.H.A.T.).
(3) Docteur Emile HAUTAIN, Le Combat de Leernes et ses suites, Imprimerie Jean Dupuis, Marcinelle, 1932.
(4) Parée J.A.S. Histoire de la Ville de Fontaine-l’Evêque, publiée à l’occasion du XIe Centenaire de la Ville.
(5) Relation du combat de Leernes écrite en vers par le soldat Wilfrid Loridon du 28 ème R.I., à l’ambulance de Fontaine-l’Evêque et remise par lui
à son brancardier.
(6) Lettre de James Paul GOVARE au Docteur HAUTAIN datée de Paris le 9 Mai 1934 et qui dit : « … qui fut par la suite notre chef de Bataillon, puis notre Colonel. Il fut malheureusement tué en 1916 ».
(7) Lettre du Prisonnier Maurice VAUTRIN au Docteur HAUTAIN de Göttingen 23 Mai 1915.
(8) Lettres de Georges SUAUD au Docteur HAUTAIN du 5/8/1915 et 12/7/1915.
(9) Lettre de Louis TERRIEN au Docteur HAUTAIN datée de Paris le 25 Mai 1934.
(10) Lettre de Marcel RABET au Docteur HAUTAIN datée de Verneuil le 15 juin 1933. Ce dernier parle de DUSCHENE Edmond, le premier blessé, qui fut atteint alors qu’il se portait en avant. Son cri de souffrance fut « Maman ». De même parle-t-il de détails qui enrichissent l’histoire :
« Je me souviens des trous individuels creusés à la hâte, de notre départ à l’attaque, après avoir abandonné nos sacs de campagne qui restèrent
sur la plaine et que les Allemands durent recueillir avec empressement (ils étaient bondés de cigares belges). Pendant les heures terribles
de ce combat inégal, je me rappelle avoir vu les batteries allemandes de 77 prendre position sur un coteau à notre gauche. »
Il nous apprend également que la 10 ème Compagnie était commandée par le Capitaine LECOCQ.
(11) Le 05 octobre 2002, j’ai trouvé, à trois mètres du bord de la route et en face de la grange de la « ferme du monument », un couvre-canon de fusil MAUSER datant de 1914. Il a été authentifié par le Musée Royal de l’Armée à Bruxelles. Sur ce « couvercle » on peut lire : 79.R. 7. 239 ou 79 ème Régiment d’Infanterie, 7 ème Compagnie, arme N°239. Cette unité s’est donc également battue à Leernes en août 1914.

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