4. Une route impériale : l’actuelle N 90 sur son ancien trajet, par Alain ARCQ

La route Charleroi – Binche

La route que nous connaissons aujourd’hui, même barrée par le R3, a connu un passé, non seulement historique et commercial de première importance, mais également sur un plan stratégique que peu de personnes connaissent. A l’époque de sa création, nous sommes au beau milieu des guerres napoléoniennes. Lorsque l’Empereur prend la décision de son aménagement, il revient à peine de la campagne de Prusse et de celle de Pologne. Iéna, Friedland et quelques autres noms viennent grossir le nombre des victoires françaises. Pour déplacer les armées, sans cesse en marche, il faut aussi de bonnes routes qui permettront aux ravitaillements de suivre les soldats. Mais décidée, ordonnée, il faut encore du temps pour tracer les plans, étudier les sols, etc. Nous voici en 1810 où enfin, les choses sérieuses commencent.

Inauguration du 9 décembre 1810.

« Nous Jean-Baptiste Maximilien Baron de Freville, Maître-des-Requêtes au Conseil d’État. Préfet du département de Jemmapes, Chevalier de la légion d’Honneur, accompagné de M. Jacques-François-Marguerite Pierre, Ingénieur en chef de 1ère classe du Corps Impérial des Ponts et Chaussées, nous sommes rendus aujourd’hui neuf Décembre mil huit cent dix à Fontaine-l’Évêque, sur le 2e alignement de la route de Binche à Charleroi et Fleurus à l’effet d’en inaugurer les travaux.

Placé à un endroit où des travaux de terrasses sont déjà exécutés, et où des matériaux se trouvent préparés pour la construction de la chaussée, entouré de M. le Sous- Préfet de Charleroy, du Maire et du Conseil municipal de Fontaine-l’Évêque et d’un grand nombre de fonctionnaires publics, propriétaires, négociants et autres habitants de la ville et des environs nous avons fait donner lecture de la loi du 16 Septembre 1807, qui porte qu’une route sera ouverte de Binche à Charleroy et Fleurus, et de la décision approbative du plan présenté par M. ingénieur en chef.

Alors nous adressant à rassemblée qui s’était réunie pour cette cérémonie, nous avons pris la parole en ces termes :

« Magistrats et habitants de Fontaine-l’Évêque ! Dès le premier moment où j’ai commencé à remplir dans ce beau Département les devoirs que Sa Majesté a daigné m’imposer, j’ai porté ma sollicitude sur la communication projetée entre Binche et Charleroy. Je n’ai pas laissé passer un seul jour sans m’occuper des moyens propres à accélérer l’exécution d’un plan dont vous attendez les résultats avec une juste impatience !

Comment en effet ne pas sentir l’importance de ces travaux qui ménagent un si bel avenir à votre industrie? Vous avez déjà prouvé tout ce qu’elle pouvait faire malgré les entraves qui la gênaient. Désormais que ne doit-on pas en attendre, d’après toutes les facilités qui vont s’offrir à elle et ouvrir pour ses spéculations le champ le plus étendu ?

De tels intérêts ne pouvaient manquer d’être appréciés par le Ministre éclairé qui occupe aujourd’hui le département de l’intérieur. L’année dernière, lorsqu’il avait encore la direction immédiate des Ponts-et-Chaussées, il est venu reconnaître et déterminer la ligne sur laquelle nous sommes placés dans ce moment.

La même sollicitude est exprimée journellement par le Magistrat distingué qui remplit actuellement les fonctions de Directeur-général des Ponts-et-Chaussées. Je suis sûr de lui transmettre une nouvelle infiniment agréable en lui annonçant que des travaux, sur lesquels il ne cesse de porter son attention, se trouvent inaugurés.

J’ose me promettre que rien n’empêchera de les poursuivre avec rapidité. J’ai pour  première garantie la noble conduite des propriétaires qui se sont empressés de demander que l’on commençât les travaux avant de régler les indemnités auxquelles ils ont droit pour les portions de terrain occupées par la route.

Combien je suis heureux d’avoir encore cette occasion -pour citer une nouvelle preuve de l’excellent esprit qui anime les estimables habitants du Département de Jemmapes ! C’est parce qu’ils sont très éclairés qu’ils discernent si bien tous les points de contact qui existent entre l’intérêt public et l’intérêt privé.  Compter sur la prompte construction de cette route, c’est rendre justice au zèle et au talent de M. l’Ingénieur en chef. Je ne doute pas qu’il ne soit dignement secondé par ses collaborateurs, et j’attends des Entrepreneurs tous les efforts qu’ils doivent faire pour remplir les vues de l’administration.

Je ne balance pas à l’annoncer ; je ne saurais admettre que la saison, dans laquelle nous nous trouvons rendit impossibles l’ouverture et la suite des travaux. Impossible ! Il est si difficile de se résigner à prononcer un tel mot quand il s’agit du service de l’Empereur !

La différence des saisons est- elle comptée pour quelque chose par l’Empereur lui-même, lorsqu’il faut défendre ses peuples ou assurer la prospérité de son empire ?

Du haut du trône le plus élevé ou jamais Monarque se soit assis, Napoléon-le-Grand sait embrasser de ses vastes regards les limites du monde ; il sait aussi ramener un œil attentif sur les intérêts particuliers de chaque localité.

Vous avez remarqué l’époque de la loi dont on vient de vous donner lecture ; c’est au mois de Septembre 1807, que Sa Majesté  a ordonné qu’une route fut ouverte de Binche à Charleroy et Fleurus.

Naguère, l’Empereur avait poussé le char de la victoire jusque sur les bords du Niémen.  Le char du Triomphateur, décoré des palmes de la paix, venait de le ramener dans la capitale de son Empire. Au milieu des hommages de ses peuples, parmi les transports de l’allégresse publique, dans tout l’éclat de sa gloire, cet auguste Monarque a daigné fixer son attention sur les intérêts de cet arrondissement.

Mais ne nous est-il pas permis de croire que deux années auparavant il avait déjà conçu la même pensée ?

Vous n’avez pas oublié qu’en 1805, lorsque la grande armée quitta le camp de Boulogne, pour aller combattre au – delà du Rhin, une partie des nombreux bataillons qui la composaient traversa notre territoire.

Nous sommes autorisés à en conclure que dès lors le génie de Napoléon avait démêlé tous les motifs qui se réunissaient pour solliciter l’ouverture de cette grande communication. Il est donc vrai que cette route, destinée à être chargée désormais des tributs de l’industrie et du commerce, a été jalonnée d’abord par les lauriers de l’armée d’Allemagne !

Cet acte de bonté n’est pas le seul par lequel notre auguste Souverain ait récompensé le dévouement et la loyauté des habitants du Département de Jemmapes.

L’année prochaine ne se terminera pas sans que le Canal de Mons à Condé soit en pleine navigation, et les communications ultérieures qu’établit le Canal de St-Quentin, conduiront jusqu’au grand marché de la capitale, les produits des houillères qui doublent la richesse territoriale de ce pays, ces charbons précieux dont l’emploi est réclamé par tant d’industries différentes.

Vous participerez directement à ces vastes spéculations dès que la route qui s’ouvre dans cet instant sera terminée.

Vous prendrez une part plus grande encore aux mêmes opérations, à l’époque où s’exécutera le décret rendu par Sa Majesté la dernière fois qu’elle a traversé le Département. Vous n’avez pas oublié qu’un nouveau Canal doit être creusé pour unir, par les eaux de la Haine et du Piéton, la Sambre à l’Escaut.

Magistrats et habitants de Fontaine-l’Évêque, tant de bienfaits vous ont fait contracter l’habitude d’élever vers le Ciel d’ardentes prières pour l’Empereur. Fidèles sujets de Napoléon, réjouissez-vous ; ces prières sont exaucées. La fécondité de l’Impératrice prouve que la Providence ne ^ veut pas qu’il manque rien au bonheur de Napoléon ou aux espérances des Français !

Heureuse époque où toutes les pensées du Prince sont pour ses peuples, comme tous les vœux des peuples sont pour le Monarque ! Que ne m’est-il possible de trouver, pour exprimer ces vœux si touchants et si solennels, des paroles énergiques à l’égal des sentiments qui nous animent. Mais quel langage serait aussi expressif que ces acclamations, inspirées par  l’admiration et la reconnaissance, qui font retentir dans cet instant le grand nom de l’Empereur »

Ayant cessé de parler au milieu des cris redoublés de : Vive l’Empereur, nous avons, avec M. l’ingénieur en chef, posé la première pierre, et nous avons scellé dans un massif de maçonnerie une caisse de bois précieux, qui contient un exemplaire de la loi du 16 Septembre 1807, des pièces de monnaie au type impérial et une plaque de bronze sur laquelle est gravée l’inscription suivante :

L’an VI du règne de Napoléon-le-Grand,

Empereur des Français, Roi d’Italie,

Protecteur de la Confédération du Rhin,

Médiateur de la Confédération Suisse, etc., etc.

Le 9 Décembre 1810 de l’Ère Chrétienne,

S. E. le Comte Montalivet, étant Ministre de l’Intérieur,

Le Comte Mole, Conseiller d’Etat, Directeur-général des Ponts et Chaussées.

Le Chevalier Tarbé, Inspecteur divisionnaire.

La 1ère pierre de la route de. Binche

à Charleroy et Fleurus a été posée par

Le Baron de Fréville, Maître des Requêtes au Conseil d’Etat,

Prêt du département de Jemmape, Chevalier de la Légion d’Honneur,

et par Jacques-François-Hr Piou,

Ingénieur en chef de 2e classe du Corps Impérial des Ponts et Chaussées

Auteur du projet de la route.

Dans ce moment Monsieur J. M. Rénaux, doyen et organe des commerçants de Fontaine-l’Évêque, nous a exprimé les sentiments dont ils sont pénétrés par le bienfait que sa Majesté accorde à cette partie de son Empire. Appréciant tous les avantages assurés à leur industrie par la bonté paternelle du Souverain, ils nous ont priés de solliciter la permission de Sa Majesté pour qu’ils puissent perpétuer par une médaille l’expression de la reconnaissance qu’ils éprouvent et que partagent tous les habitants de Fontaine-l’Évêque. Nous avons contracté l’engagement de faire parvenir cet hommage jusqu’au pied du Trône.

Les cris de « vive l’Empereur ! vive Napoléon- le-Grand !, s’étaient fait entendre à plusieurs reprises dans le cours de cette cérémonie ; les mêmes acclamations en ont marqué le terme.

Fait à Fontaine-l’Évêque, les jour et an pré indiqués. Signé Max V. Fréville, Fr Hr Piou, Troye, sous-préfet de l’arrondissement de Charleroy, A. Maghe, Maire de Fontaine-l’Évêque, et J. M. Rénaux, doyen des commerçants de Fontaine-l’Évêque. »

Texte de Monsieur Bastin-Lefèbvre de Fontaine-l’Évêque, paru dans le tome XXV de la Société Paléontologique et Archéologique de l’Arrondissement Judiciaire de Charleroi, édité chez F.Henry-Quinet à Charleroi en 1913.

En janvier 1811, cette route est classée comme définie dans le rapport du baron Chauvelin à la première séance du 14 mai 1811, que ce dernier remet à l’Empereur : « Route de Rouen à Namur, route impériale de seconde classe : pour les départements traversés

Seine-inférieure. Neufchâtel, Aumale. Somme. Poix, Quevanville, Amiens, Querrieux, Albert. Pas-de-Calais. Bapaume. Nord. Boursy, Cambrai, Bouchain, Valenciennes. Jemmape. Quiévrain, Saint-Guillain, Mons, Binche, Fontaine-l’Évêque, Charleroi, Fleurus. Sambre-et-Meuse. Sombref, Namur. » (orthographe respecté)

Grâce à un rapport de l’ingénieur Jacques Piou (père), rédigé pour le comte Montalivet en date du 2 octobre 1809, nous savons que ce dernier fut le principal responsable de la construction et du tracé de cette route, indispensable au commerce et aux industries qui se développent rapidement dans le secteur de Charleroi, alors ville du département de Jemappes (écriture moderne). Nous savons également que cet ingénieur de corps impérial des Ponts et Chaussées, est promu ingénieur de première classe en date du 1er mai 1808, ce qui à cette époque, est une marque de confiance de l’administration de l’Empereur Napoléon.

Pour terminer je dirais que grâce aux travaux entrepris par la firme FLUXIS en 2000, j’ai pu remarquer que les pavés de l’ancienne route impériale se trouvaient sur la partie sud de la route actuelle, soit du côté gauche en regardant vers Mons. Leur emplacement avait une largeur de 3,60 mètres et permettait ainsi à deux voitures de l’époque de se croiser sans se gêner au passage.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s