Collarmont , pourquoi, comment ?

Collarmont,
pourquoi, comment ?

par Achille Van Yperzeele

Cercle d’Histoire Henri Guillemin

 

Pourquoi et comment, deux armées ennemies en sont-elles arrivées à se rencontrer ce samedi 22 août 1914
sur les paisibles hauteurs de Collarmont qui séparent les communes de Carnières et Anderlues ?
Pour y répondre, il faut planter le décor, une colline qui sépare les eaux de la Meuse et de l’Escaut, située
à un jet de pierre d’un des premier acteur de cette tragique pièce :
La Sambre, cours d’eau, entré dans notre pays à hauteur d’Erquelinnes, qui va se jeter dans la Meuse à Namur.
Obstacle naturel à l’époque dans la progression des troupes ennemies, il sera l’objet de toutes les convoitises de celles-ci.
Au risque de choquer certaines idées reçues, celle qui fut qualifiée de « La Bataille de Charleroi » et dont le combat
de Collarmont fait partie, aurait très bien pu porter le nom de « La Bataille de la Sambre » et nous dirions même « Bataille des Ponts ».

Pourquoi ?
Pourquoi, quand et comment cette animosité entre ces deux peuples, Allemand et Français est-elle née ?
Remontons à 1870 et dirigeons notre regard sur le trône espagnol qui est vacant et revendiqué par l’Allemagne.
C’est la raison du premier conflit Franco-Allemand qui sera le prélude à la Première Guerre mondiale qui, elle-même
par la signature de l’ « Armistice » de 1918, si l’on fait référence au Larousse, n’est qu’un arrêt momentané des combats,
devient le terreau dans lequel se développe la Seconde. En 1870, la France, qui est cette et seule fois l’agresseur est vaincue et sort humiliée du « rapide » conflit et surtout amputée de l’Alsace et de la Lorraine.
Durant cette guerre, il est important de signaler le fait que l’armée française avait créé un corps militaire régulier de
« Francs-tireurs ».
Ces troupes régulières mais sans uniformes, avaient pour mission d’harceler l’ennemi avant de disparaître dans la nature.
Bien souvent confondues avec la population civile, les troupes allemandes vont développer une véritable psychose
et s’en prendre à la population.
En 1914 et même avant, cette psychose sera réveillée, entretenue et même développée par les officiers instructeurs
allemands dans l’esprit des futurs combattants.
C’est cette psychose qui va dès le mois d’août 1914 conditionner la conduite des troupes d’invasion qui voient
en chaque civil belge un agresseur potentiel.
C’est cette même psychose, qui explique, sans les excuser, les exécutions sommaires pratiquées sur la population civile
tout le long du parcours de ces corps d’armée ainsi que la politique de la terreur et de la terre brûlée.
Côté français, les générations en âge de scolarité dans les années 1880, futures chairs à canons, sont éduquées
dans le culte de la revanche.
Dans toutes les écoles du pays, sur la carte « officielle » de France affichée dans les classes, les deux départements
annexés sont peints en noir.
« Il faudra bien que l’on récupère ces régions un jour » devient le souhait inconscient de tout le peuple français.
La France souhaite la guerre, et l’Empire germanique le sait : il faudra bientôt en découdre.
Dans les années qui précèdent le « Grand Conflit », les ballets diplomatiques se succèdent et par le jeu des « alliances »
et des « ententes » les grandes puissances de l’époque vont tout mettre en oeuvre pour déclencher la tourmente.
Le 28 juin 1914, tous les acteurs sont prêts, on va assister au premier acte de la tragédie : l’Archiduc François-Joseph et son épouse sont abattus à Sarajevo.
Deuxième acte : à peine un mois plus tard, le 1er août, l’Allemagne déclare la guerre à la France, le lendemain,
le 2 août, la mobilisation générale est décrétée dans tout l’hexagone et le 4 août, les troupes allemandes violent
la neutralité de la Belgique, pénètre dans le pays ainsi que dans le Luxembourg et dans la région de Belfort où
la première victime française, le caporal Jules Peugeot, est déjà tombée le 2 août.
Mais qu’à cela ne tienne, dans chaque pays, on a promis aux appelés, dont la majorité sont à peine âgé de 20 ans,
une guerre courte et rapide ; on leur a promis qu’ils seraient rentrés « au plus tard pour Noël ».
Tous, de quelle que nationalité qu’ils soient, vont partir confiants, « la fleur au fusil », aux sons des tambours et clairons.

Comment ?
Detmold, une petite ville de garnison située à mi-chemin entre Dusseldorf est en effervescence le 10 août 1914.
Deux divisions d’infanterie, les 13 ème et 14 ème, soit un effectif équivalant à 28.000 fusils quittent la ville aux sons
des tambours et clairons en direction de la frontière belge dans la région d’Aix-la-Chapelle, où elles arrivent
le lendemain 11 août.

Par Eupen, Verviers et Pepinster, elles progressent
vers leur premier rendez-vous avec la guerre, la vraie,
avec son cortège de combats, de blessés, de tués
quand elles se présentent aux pieds des forts de Liège
qui leur opposent une féroce résistance durant
deux jours.
Déjà, le plan Schlieffen « prend du plomb dans l’aile » :
la sous-estimation de la petite armée belge forte de
seulement 60.000 hommes va ralentir et surtout
obliger l’envahisseur à se rabattre plus rapidement
vers le sud.
Or le plan Schlieffen était basé sur deux points cruciaux :
la rapidité pour prendre de vitesse l’armée française d’une part et d’autre part, la fameuse « tenaille »
sensée rabattre celle-ci de l’ouest vers l’est afin
de « l’écraser sur le Rhin ».
En oubliant Anvers et les régions côtières belges,
les troupes allemandes se dirigent vers Gossoncourt,
Wavre, Nivelles et Pont-à-Celles qu’elles atteignent
le 20 août et dans lesquelles elles vont affronter
les Dragons du Corps de Cavalerie Sordet.

 

A peine reposées, les deux divisions repartent et vont se trouver dès le 22 au petit matin sur les hauteurs de Collarmont.
Quant aux troupes françaises, dans un premier temps, le Corps de Cavalerie du Général Sordet est entré en Belgique
le 6 août dans la région de Paliseul. Sa mission : explorer l’Ardenne et faire un rapport quantitatif et qualificatif au G.Q.G.
de la progression des troupes ennemies.
Mais les ordres que Sordet reçoit sont si flous, qu’il est pratiquement livré à lui-même ; on le voit ainsi prendre la direction
de Liège qu’il n’atteindra jamais, avec la volonté de venir en assistance aux troupes belges, pour revenir
pratiquement à son point de départ dans les jours qui suivent.
Fort de 3 divisions, les 13.000 sabres qui le composent, ainsi que le train « logistique » fort d’environ 20.000 hommes,
le Corps de Cavalerie va jouer jusqu’au 22 août, une partie de cache-cache avec les troupes allemandes.
Le jour où Sordet entre en Belgique, le 24 ème Régiment d’infanterie quitte le fort d’Aubervilliers et traverse Paris
en direction de la gare des Batignolles sous les ovations d’un public enthousiaste.
Les fantassins défilent fièrement devant les Parisiens et les Parisiennes, la fleur au fusil, conscients de la mission
qui leur est demandée : laver l’affront de 1870 et reprendre l’Alsace et la Lorraine.
Après un trajet en train, ils arrivent à Rethel, d’où leur progression se fera désormais à pied vers cette Belgique
que la plupart ne connaissent pas.
Ils franchissent la frontière à Macon et se retrouve le 19 à Beaumont et le 21 à Cour-sur-Heure.

Jusqu’à cette date, hormis les marches forcées entrecoupées d’exercices, la guerre est encore bien loin et si la fatigue
est bien présente, la bonne humeur ne l’est pas moins, d’autant plus, que l’accueil de la population belge n’a rien à envier
à celle des Parisiens.
Le 21, tout va changer, le premier coup de fusil est tiré à Cour-sur-Heure quand un avion Taube ennemi survole
le cantonnement.
Les sourires s’effacent, la promenade de santé est terminée ; tous sont maintenant conscients que l’ennemi est proche
et que les choses sérieuses vont commencer.
En fin de journée, les ordres tombent et confirment l’impression ressentie : le 24 ème est mis « à la disposition » du Corps
de Cavalerie Sordet qui, très éprouvé par les combats des jours précédents, doit absolument se replier sur l’autre rive
de la Sambre, dans la région de Merbes-Sainte-Marie.
Sa mission : retarder la progression des deux divisions allemandes pendant le temps nécessaire au repli du Corps
de Cavalerie.
Dans la pratique, le 24 ème doit quitter Cour-sur-Heure en début de soirée pour se diriger vers les hauteurs de Collarmont
situées à 30 km, où il arrive en fin de nuit.
Les acteurs sont en place, la scène est encore vide, mais les 3 coups sont frappés dès 8 heures du matin
ce samedi 22 août.

Le combat

8 heures du matin, une avant-garde allemande progresse le long de la route « nationale » qui relie Carnières à Anderlues.
A sa tête, le capitaine von Lassault, suivi de quatre cavaliers Ulhans progressent en direction d’Anderlues.
A hauteur du lieu-dit « La Reine des belges », ils sont pris sous le feu d’une mitrailleuse française placée depuis peu
sur les hauteurs du terril tout proche.
Le capitaine et deux Ulhans tombent, ils sont les premières victimes du combat pendant que les autres rebroussent chemin.
Le contact est établi.
Les Allemands qui sont maintenant averti de la présence des Français vont se déployer en investissant le bois des Vallées
tout proche.
La végétation leur permet une progression à l’abri jusqu’au moment où ils débouchent à hauteur de la ferme du Viernoy.
A cet endroit découvert, c’est déjà le carnage, de nouveaux pris sous le feu des mitrailleuses françaises, ils sont obligés
de se replier à l’intérieur du bois.
Déjà, de nombreux corps allemands gisent sur le terrain.
Le 16 ème Régiment d’infanterie qui ne peut progresser à découvert, fait appel au 57 ème en appui sur la gauche
en manœuvre de contournement à hauteur du bois de Chèvremont où il se retrouve dans le même cas de figure
que le 16 ème ; ce régiment, qui subit de lourdes pertes est arrêté dans sa progression.
Les heures passent, les ordres fusent, aux Allemands de progresser, aux Français de résister.
Vers midi, la situation stagne et l’issue du combat est loin d’être en faveur de l’un ou de l’autre.
C’est à ce moment que les Allemands vont mettre les bouchées doubles : des avions Taube survolent le champ de bataille,
repèrent l’emplacement des mitrailleuses et dirigent les tirs des canons.
Rapidement, celles-ci sont réduites au silence et c’est maintenant du côté français que les pertes sont importantes.
Les mitrailleuses disparues, les Allemands qui peuvent maintenant progresser à découvert sont pris sous le feu
des « Lebel » tiré au départ des tranchées sommaires réalisées par les Français.
Côté Allemand, c’est de nouveau l’hécatombe.
L’Etat-major allemand joue son joker; le 55 ème Régiment est lancé dans l’arène : par un contournement plus large,
il progresse par Mont-sainte-Aldegonde et prend à revers les troupes françaises.
C’est le coup de grâce.
C’est aussi le moment où les combats les plus durs vont se dérouler.
L es Français résistent et c’est bien souvent par des combats au corps à corps, à l’arme blanche et à la baïonnette
qu’ils vont céder lentement, très lentement, du terrain, jusqu’au moment où le général Sordet signale que ses troupes
ont toutes franchi la Sambre….
4 heures de l’après-midi, tout est consommé, les clairons français sonnent le repli, leur mission est terminée,
les Allemands sont maîtres du terrain.
Sur celui-ci, gisent les corps de 3000 soldats allemands et 958 français.
Pratiquement 4000 hommes, toutes armées confondues sont tombés sur cette petite parcelle de terre dans un pays
qui n’était même pas le leur, en quelques heures.
La majorité avait à peine 20 ans.